
Il existe des spectacles, même courts et d’allure modeste, qui vous entraînent non seulement au plaisir entier de découvrir un talent réel, mais aussi à des détours de pensée inattendus. Avec Les Vikings et les satellites, petite conférence sur l’importance de la glace dans la compréhension du monde(climato-sceptiques, réchauffistes et Groenland), Frédéric Ferrer, seul en scène avec « paperboard » et « powerpoint », m’a conduit lors de sa seconde vision à un étonnant constat quant aux mutations passées et présentes des écritures pour la scène.
La première fois, la veille, avait été, fusées de rires comprises dans le public, un simple et grand bonheur, à la découverte d’un burlesque mental, où les chutes et les rebondissements ne sont pas physiques, mais psychiques et intellectuels (je ne fais pas partie de ceux qui voient ce terme péjoratif et antinomique d’une perception sensible parallèle). Bonheur, non seulement de découvrir que le travail mené avant, pendant, et après la Sonde CNN 03#10 : Flux et Satellites à la Chartreuse en mars portait ses fruits, au-delà du processus mis en œuvre, déjà foisonnant et richement problématique. Pas seulement parce que la contribution de l’Observatoire de l’Espace a pu aider à la démarche et aux questions de l’auteur, en particulier pour faciliter les échanges et les rencontres avec les chercheurs parmi les plus compétents en matière de glaciers ou de la « cryosphère » et de ses observations satellitaires (à savoir Frédérique Rémy et Etienne Berthier). Mais aussi et d’abord, bonheur de découvrir l’invention d’un personnage conférencier comme vous et moi, pétri du souci de ne pas dépasser sa durée impartie, forcément trop courte pour son foisonnement d’idées et son désir de nous les exposer ; anxieux de ne pas se laisser dominer par ses hésitations ou la tentation perpétuelle d’incises à ajouter ; obsédé par l’impératif supposé de simplification jusqu’à l’absurde ; entraîné par la force jubilatoire de son imagination et de ses syllogismes à nous faire considérer la grande question du réchauffement climatique sous l’angle des plus petits détails les plus triviaux, invraisemblables et hilarants ; avec des chutes ramenant à de nouvelles explorations plus inimaginables. Le tout avec un sens très juste d’une nouvelle dramaturgie adaptée à la très violente « bataille de courbes » que se livrent les experts, pour nous dire aussi que des hommes sont derrière cette histoire, commencée avec le périple de Erik Le Rouge…
Et la seconde vision m’a fait émettre à mon tour, dans mon « état » de spectateur, une hypothèse : et si une mutation de l’écriture, au moins pour la scène, pouvait se lire ici ? C’est-à-dire, en parallèle de celle qui s’est opérée à la Renaissance, à savoir l’abandon d’une écriture d’autorité au profit d’une écriture d’exploration, la science prenant la place de la religion ? Bascule fabuleuse à la Renaissance où le discours de l’autorité religieuse, d’un monde d’une universalité des forces divines et symboliques, se mute en discours de l’individu explorant le monde nouveau de l’universelle humanité, à commencer par celle découverte en soi, confronté à l’épaisseur incomprise du réel et des comparaisons de l’ici et de l’ailleurs, dans une mise en scène non plus du théâtre des habitations divines mais du monde, teatro mundi succédant aux mystères en lui empruntant quelques restes. Cette structure de basculement se retrouverait-elle aujourd’hui ? Après la constitution, en particulier depuis le XIXe siècle, des savoirs scientifiques comme nouvelle servante des pouvoirs, comme source de parole d’autorité et habits brillants des « experts » et des « spécialistes », médiatiquement préférés aux ternes et compliqués chercheurs, une mutation de ces dérives serait-elle en train de se constituer à travers une écriture de ressaisie, parfois irrespectueuse mais exploratrice des champs scientifiques, consciente de ses limites humaines universelles, mais aussi de ses universels possibles en hyper-connexions scientifiques, mais pillant sans complexe ses formes au « théâtre » de la chaire, du podium ou de leurs avatars médiatiques ? Et cette mutation générale n’aurait-elle pas sa manifestation la plus claire dans celle spécifique à l’écriture d’autorité de l’écrivain, « savant » ou « expert » du langage et des ressorts narratifs, au profit d’écritures hétérogènes, empruntant aux échanges de tout un chacun, aux contributions éclatées des hypertextes, forcément déceptive pour qui ne saurait se détacher de l’héritage passé… Lors d’une « Fabrique du Commun » de Kom.post à la Chartreuse, j’ai commencé d’énoncer cette hypothèse née en regardant Les Vikings et les satellites. Survivra-t-elle à l’effet de serre avignonnais à la Chartreuse ?
Les Vikings et les satellites Frédéric Ferrer



